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samedi 21 mars 2015

Premier sang.



Premier sang.

Nous étions trois mille Atrébates de l’ouest à avoir quitté, depuis cinq jours, « Némétacon douce et boisée » en compagnie de mille cinq cent trimardeurs , des clans Morins des terres et des abords de la rivière Orna, aux allures de vagabonds. Nous faisions route avec deux mille guerriers d’élite de l’infanterie Bellovaque de « Corréos, fidèle en amitié ».
La constitution de notre troupe hétéroclite nous avait mis en retard sur le reste des armées Belges. Mais nous allongions tous la jambe pour les rattraper. Nous avions du cœur et il battait au son des tambours de guerre et des cors de la vénerie Morine.
Ce jour là, après une courte nuit de repos, nous avions repris la route dès la naissance de Bélénos et nous marchions depuis trois heures vers le sud en pays des Meldes. S’il nous avait expressément été ordonné d’éviter de piétiner les terres des Rèmes, il ne nous avait pas été interdit de longer leur frontière. C’était du moins le point de vue des Bellovaques. Point de vue que nous partagions en vérité, presque tous…
C’était une belle matinée d’été et la marche était facile.

Comme nous longions le pays des Rèmes, les coqs Bellovaques avaient bien entendu, souhaité marcher en tête et c’est donc tout naturellement qu’ils furent les premiers à les voir.
Cependant, sachez que si ce jour là, leurs carnyx furent donc les premiers à sonner l’alarme, nous, le clan de la chienne des Atrébates qui marchions à leur main droite, nous fûmes les plus prompts à réagir. Pendant que les autres en étaient encore à cheminer, nous, nous formions déjà « haie d’épines » !
L’ennemi était là, alignés en ordre de bataille sur le sommet d’une douce colline.
Ils étaient de nombreux piétons et de nombreux cavaliers. Leurs enseignes et leurs couleurs crevaient le ciel. Leurs trompes de guerre sonnèrent, mêlées à la clameur diffuse des cris des guerriers et des claquements de boucliers.

...
-« Des Rèmes, des bâtards de Rèmes !!! »…
Si le contingent Bellovaque engage sa manœuvre, bien plus rapidement il est vrai, que celui de nos frères. Nous, ceux du clan de la chienne des Atrébates, nous sommes déjà prêts ! Nous ne sommes peut être qu’une branche de trente ! Mais nous sommes la plus piquante !
-« Buroooooo (fureur)! » Gueule Broccos et nous nous mettons en mouvement, nous engageons « danse des guerres », nous engageons la guerre des provocations. Nous sommes épines!
Nos chevaliers qui chevauchaient aux avants sont revenus en trombe. Ils prennent position.
-« Roccos, Plus haut la chienne ! Que Teutatès ne voit que notre enseigne ! » Rameute notre bon seigneur Cunavalos
Et le géant rouge s’exécute! Il tend haut les bras, il tend haut son ventre, ses jambes et ses pieds et la chienne survole le champ de bataille bien plus haut que les cochons de guerre et les chevaux des autres enseignes !
Et BoccaCico « viande de bouche » souffle dans notre trompe de guerre à s’en faire exploser les poumons !
« Gussooooou ! » (Force, violence !) Hurle Broccos.
Alors nous reprenons en cœur!
-« GUSSOOOOOU ! »

Les deux mille Bellovaques forment la haie. Ils exhibent leurs enseignes, leurs capitaines gueulent les ordres et leurs trompes de guerre sonnent ! Nos frères Atrébates les suivent de peu et s’alignent à main droite. Là aussi les boucliers claquent. Les Morins accourent et se placent à main gauche!
Mais nous, nous ondulons déjà cinquante mètres devant eux ! Cette bataille est la nôtre.
Les insultes fusent envers les Rèmes. RoudoLuernos, l’aspirant bardique est le plus prolixe !

-« Culs de vaches ! Poules crevées ! Gitons de la louve ! Puissent les roues du char de Taranis vous couper en deux, non ! En quatre!
Charognards de la Celtie! Batardeaux de garennes ! Suceurs de queues ! Puissent les Dieux vous faire chier de l’air et respirer de la merde ! »
Ici et là explosent des:
-« Enfant de putain ! Galants de grecs ! »
-« je prendrai vos têtes de suceurs de bites latines, non pour honorer ma maison, mais pour amuser ma porcherie ! »
-« d’abord ta gueule sous ma lame, puis celle de ton frère, celle de ton père et celle ton fils ! »
-« Bâtards, bâtards de Rèmes ! »

Moi, si je tiens bon mon bouclier et ma lance et que j’ondule lentement au rythme de notre branche roncière, j’ai le sentiment de ne pas être à la hauteur. Ce n’est pas tant que j’ai peur, car je n’ai aucune peur ! Seulement, je ne suis plus maître de moi même. J’ondule avec les autres. J’aimerai gonfler à fond mes poumons et gueuler avec les autres, mais je ne le peux pas. Je n’ai plus de souffle. Je me meus en apnée…
Malgré tout je parviens à souffler :

-« Je vous hais ! »
Les Rèmes nous arrosent de flèches qui se fichent dix mètres devant nous. Alors, les rires éclatent et certains laissent tomber leurs boucliers et leurs lances pour exhiber leurs parties génitales. Derrière nous la clameur monte. Ce sont d’abord des voix Atrébates qui l’expriment.
-« La Chienne ! Gloire !»
Puis des voix Morines
-« La chienne, la chienne ! Gloire ! »
Enfin, elle monte au paroxysme lorsque même les Bellovaques reprennent :
-« La chienne, gloire ! La chienne, gloire ! La chienne, gloire! »


Notre mur est désormais constitué. Tous, nous souhaitons le combat. Les boucliers claquent et les carnyx sonnent. Tous ensemble nous sommes les fils des bois et des forêts :
Argousiers, Aubépines, Prunelliers, Houx et Églantiers. L'un à côté de l'autre, au combat, nous formons la haie d'épines et le clan de la chienne est la ronce qui fouette. Celle qui arrache les chairs. Celle qui danse!

Nos druides jaillissent entre les rangs et dans l’urgence, ils lancent des invocations de magie. Ils exhortent les Dieux de ne pas supporter les impies d’en face. Même si ceux là, perfides, ont eu le temps de mieux les honorer…
Parmi eux, il est celui des Bellovaques. Il était le premier devant le mur et après quelques encouragements envers ses troupes, cet énigmatique homme sec comme un lézard se détourne et marche seul contre les Rèmes. Il dépasse notre branche ondulante. Arrache le col de sa tunique et expose son torse nu à l’ennemi. Torqué d’or, il marche d’un pas vif. Il les pointe du doigt et les maudit.
Une volée de flèches s’abat sur lui, mais aucune ne le touche. Sa longue chevelure poivre et sel lui retombe sur le visage, lorsque ses deux bras se tendent vers le ciel. Son corps semble comme pris de soubresauts. La haie Bellovaque psalmodie.
Une nouvelle volée de flèches s’abat autour de lui, mais toujours en vain.
L’espace d’un instant il se tourne vers nous. Il y a comme de la folie dans son regard bleu pâle, bien qu’il sourie.
-« Aujourd’hui, les Dieux nous accorderont la victoire ! »

Sur la colline devant nous, la cavalerie Rème s’élance à notre rencontre. Alors, le druide Bellovaque sans un regard pour nous ou les siens court vers eux.
-« Aujourd’hui, les Dieux nous accorderont la victoire ! Aujourd’hui, les Dieux nous accorderont la victoire ! Aujourd’hui, les Dieux nous accorderont la victoire ! Aujourd’hui, les Dieux nous accorderont la victoire ! … »
Alors notre ronce aux trente épines le suit sans réfléchir et nous courons contre la cavalerie ennemie.
Alors les chevaliers Atrébates, bien qu’en sous nombre, parce que cela se doit, chargent la cavalerie ennemie.
Alors les Bellovaques, honteux de n’avoir pas été les premiers s’élancent à en perdre haleine.
Les Atrébates rompent le rang et les Morins aussi. Tous s’élancent. Les chiens sont lâchés
La haie n’est plus. Il ne reste que légions d’épines...

...
Ce jour là, ce sont un druide Bellovaque, trente épines Atrébates et une meute de chiens de guerre Morins qui ont fait face au premier instant de l’assaut de trois cent cavaliers Rèmes. Lorsque les nôtres sont entrés dans la danse. Nous en avons fait grand massacre. Un si grand massacre que les piétons du haut de la colline ont tourné les talons, sans demander réparation pour l’offense.
Ce jour là, nous avons remercié les Dieux cléments ! Car sinon Broccos qui fût piétiné par la cavale élancée d’un de leurs nobliaux, aucun d’entre nous n’a même été blessé. Pour les malheurs de Broccos , ils nous ont même offert en échange, le cheval, le bouclier, l’épée, la vie de ses ambacts et le nobliau en question, qui est désormais notre prisonnier.

Rufius d'Atrébatie.

lundi 23 décembre 2013

Les funérailles de Senocingetos.



Bien entendu, il m’était souvent déjà arrivé de participer à des obsèques. Celles de mon propre père, celles de voisins, celles de gens communs. Cependant ce fut la première fois où j’assistais à celles d’une légende.
Ce jour était le  dixième jour clair du mois de Dumann, année 1830 de l’ère de la bataille des tertres. C’était aussi la nuit la plus longue de l’année.
Senocingétos, le « vieux guerrier »  s’en était allé  depuis plusieurs semaines et  tous ceux qui comptaient importance à cent lieues  à la ronde  au nord de Sequana, venaient ou diligentaient chez nous des ambassades. Car demain serait le jour où Senocingétos prendrait son envol.
Notre village  semblait alors être devenu le  centre du monde.
Je ne puis vous dire ce qui a pu se dire, cette nuit là dans la maison des illustres invités. Car je n’y avais  bien entendu, pas ma place.  Cependant, j’étais dans celles « des suivants ». Servant modeste de mon clan, je côtoyais les plus fiers Ambactos de la Gaule Belgique. Outre ceux de nos frères Ambiens et Morins, il y avait là, ceux de Corré le Bellovaque, de Galba le Suession, de Boduognat le Nervien. Il y avait même ceux d’Andecumbor le Rème, lequel était venu en personne et ce, bien que ses amitiés avec Rome, rendaient nos relations  quelque peu orageuses…
Il y avait aussi et surtout le frère de lait de Commios Ad-Tréba-Ti. Celui qui venait du clan voisin et ami, (de l’autre côté de la colline).
                               
Tambours et flûtes jouent tout doucement…
Au coin du feu, un membre de la soldatesque, au visage traversé d’une énorme cicatrice, chante d’une voix douce et tremblante :
 -« Senocingétos s’en va vers les îles divines… Il marche sans peur, car son âme est éternelle. Fier et droit, il attend le passeur et sa barque sombre. Il me tarde de suivre le chemin de Senocingétos… »
Les autres sont là, les jambes croisées comme le Dieu Kernunnos.  Ces paillards, féroces guerriers sur les champs de bataille, l’écoutent  sagement comme le feraient de petits enfants... Leurs visages sont fermés et leurs yeux embués.
Un vieux  dit alors :
-« Haut les cœurs, mes frères ! Senocingétos  est  heureux, il nous quitte après une longue vie et il a sa place aux îles de l’ouest, en compagnie des Dieux, des héros et des meilleurs parmi nos pères.   »
Un autre, (il est tout jeune)  demande :
- « Es tu sûr de cela ? Il n’est pourtant pas mort au combat? »
Un  autre, colérique rétorque :
-« Senocingétos fut de tous nos combats. Il combattait déjà pour nos gloires, au temps où le père de mon père n’était encore qu'un enfant !»
Un sage explique:
-« Senocingétos était déjà un homme mûr, lorsque avec les nôtres il marcha vers l’est au devant des Cimbres et les Teutons qui profanaient les terres sacrées des Belges.  Il fut de ceux qui les  mirent en fuite en exposant son torse sans cuirasse et en crachant sa juste colère, comme  le soufflet de cuir attise les flammes de la forge. »
Le frère de lait de Commios dit :
-« Quel barde n’aurait pas à cœur d’entonner pour lui des chants élogieux? Toi, Labros, qu’en penses tu?»
Labros répond :
-« Chanter la gloire de Senocingétos serait  pour moi un honneur et un privilège. Ma seule peur serait de ne point  en être digne. Mais vous, vous lui rendez bien plus bel hommage que ne le feront les puissants de la maison d’à côté.  Senocingétos était l’un des vôtres… »
Alors le premier reprend:
-« Senocingétos sa vie durant a honoré les Dieux que prient nos tribus. Il n’a pas fait le mal et bien des gens avant nous, ont vanté sa bravoure.
Aussi, je ne  doute pas un instant que Senocingétos quittera demain le cycle des renaissances.
C’est pourquoi, je vous le dis : Senocingétos est heureux et chanceux !»